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Société

Classé patrimoine national, le village d’At El-Kaïd abandonné

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Si, un jour, vous passez par les Ouadhias, n’oubliez pas de faire un crochet du côté d’At El-Kaïd, l’un des plus anciens villages kabyles de la wilaya de Tizi Ouzou. Il se trouve dans la commune d’Agouni Gueghrane, à environ sept kilomètres au sud des Ouadhias, chef-lieu de la daïra du même nom (35 km au sud de Tizi-Ouzou). At El-Kaïd a additionné plusieurs siècles d’existence à son compteur. Il était déjà là, bien assis sur ses fondations, au début du 16ème siècle, lorsque les Janissaires de la Régence d’Alger débarquèrent dans le coin, pour fonder deux bordjs, citadelles, à Boghni et Draa El-Mizan.

At El-Kaïd mérite un détour. Il devrait, normalement, figurer en bonne place dans les circuits touristiques et des visites des sites et patrimoine historiques de la wilaya de Tizi Ouzou. Parce qu’il donne une idée, palpable et grandeur nature, sur l’architecture ancienne et le savoir-faire des habitants qui ont su joindre l’utile à l’agréable. Ils ont construit leurs maisons tout en protégeant l’environnement.

« Le village traditionnel Aït El Kaïdest un véritable compromis entre l’ingéniosité des hommes et l’environnement. Ses maisons sont bâties avec des matériaux naturels et locaux. Elles ont su répondre aux exigences de l’homme qui les habite, à son mode de vie, à son mode socio-économique et socioculturel, tout en s’intégrant à leurs paysages, caractérisés par un climat rude de montagne. L’étude des savoir-faire vernaculaires du village Aït El Kaïd, les matériaux et les techniques de construction, témoigne que l’homme a bâti sa maison tout en respectant l’environnement, il a ainsi contribué au développement durable », ont relevé Ouahiba Aliane et Mohamed Brahim Salhi, du Département d’architecture de l’université de Tizi-Ouzou, dans une étude sur « Le savoir-faire vernaculaire du village kabyle Aït El-Kaïd. »

Une photo prise par Mohamed Arezki Himeur.

Ce village « a épousé parfaitement le site sur lequel il est bâti, la preuve étant sa forme générale vue de loin mais aussi les roches qui font partie intégrante des murs des maisons. L’homme d’Aït El Kaïd n’a pas modifié son site, bien au contraire, il l’a respecté. Tous les matériaux utilisés dans la construction de la maison traditionnelle sont des matériaux naturels qui n’ont pas subi des transformations majeures, pouvant porter atteinte à l’environnement », ont-ils ajouté.

Les matériaux dont il s’agit sont, principalement, la pierre trouvée sur les lieux, le bois, la terre, l’argile, la bouse de vache et l’eau. « Même les décorations murales sont exécutées avec des roches naturelles de différentes couleurs », ont précisé Ouahiba Aliane et Mohamed Brahim Salhi, dans l’une des rares études consacrées à ce village traditionnel. « L’inventaire des modes constructifs du village montre que l’homme à Aït El Kaïd a bâti sa maison tout en respectant l’environnement, ce qui contribue au développement durable », ont souligné les deux chercheurs en guise de conclusion.

Le village a été édifié en contrebas du versant nord du massif du Djurdjura, sur un rocher qui surplombe l’immense et fertile plaine allant des Ouacifs jusqu’à Draa El Mizan, en passant par les territoires des Ouadhias et de Boghni. Il est classé patrimoine national depuis 13 ans (2006). Cependant, force est de constater que ce classement n’a rien apporté de nouveau. Sa réhabilitation tarde à venir. Les trois modiques millions de dinars débloqués en 2012 ont juste permis de rafistoler quatre ou cinq bâtisses.

Une photo du village prise par Mohamed Arezki Himeur.

At El-Kaïd, comme beaucoup d’autres villages de montagnes, a été touché de plein fouet par l’exode rural dès les premières années de l’indépendance en 1962. Seules quatre ou cinq familles y demeurent encore. Les autres ont décroché. Certaines ont déménagé pour construire de nouvelles maisons plus bas, tandis que la majorité a quitté les lieux pour jeter l’ancre dans la plaine, la ville des Ouadhias, Tizi Ouzou, Alger et d’autres villes du pays. Une stèle en marbre indique au visiteur que le village a durement souffert durant la lutte d’indépendance. Elle est dédiée à la mémoire des quarante-trois martyrs du village, dont quatorze tués le même jour dans la grotte Tamda Ousarghi.

Cette cavité naturelle peu la connaisse, en dehors des habitants de la région. Il s’agit d’« une vaste grotte où l’on accède par des difficiles sentiers de chèvre, s’orne de mille stalactites, excavations et gibbosités de formes variées, colonnades, pendentifs, voûtes, amas grumeleux et, surtout larges vasques superposées, aux contours arrondis et gracieux », écrivait Martial Rémond dans son livre Au cœur du pays Kabyle, édité en 1933 et réédité par l’éditeur algérien Necib Editions en 2018.

Une photo prise par Mohamed Arezki Himeur.

« Un endroit sublime à visiter et à revisiter. Cependant, une chose importante n’a pas été mise en exergue. Cet endroit presque mythique, a servi de grand refuge aux moudjahidine durant la guerre de libération. Quatorze d’entre eux y ont péri le même jour, tués par la soldatesque française aidée par les harkis de la région. Une stèle érigée à leurs mémoires existe sur les lieux, mais laissée presque à l’abandon par les autorités. En tout état de cause, tous les visiteurs de ce lieu touristique merveilleux, doivent être informés du sacrifice suprême de ces combattants de la liberté, et leur rendre hommage en visitant, en premier lieu, la stèle érigée à leur mémoire », écrivait Slimane Allek, du village voisin d’Agouni Gueghrane, dans un post commentant une excellente vidéo réalisée en décembre dernier sur Tamda Ousarghi par un randonneur.

Pendant ce temps, At El-Kaïd poursuit sa descente, inexorable, aux enfers. Dans l’indifférence générale. Aussi bien des natifs que des autorités et des institutions en charge de la sauvegarde du patrimoine. Dans une poignée de décennies, il n’en restera que des ruines. Des débris amoncelés les uns sur les autres, pour former un tas de pierres et de bois couverts d’herbes sauvages. Cette image est déjà là, visible, palpable. Des maisons encore debout, il en reste peu, très peu même. La majorité ont rendu leur dernier souffre. Elles se sont, l’une après l’autre, effondrées. Les autres attendent leur tour. « Ça ne saurait tarder. Le temps fait son œuvre », nous a confié Na-Tassadit, une vieille femme, une des rares habitantes du village. C’est elle qui a fait sortir At El-Kaïd de l’oubli — avec l’aide des médias et des réseaux sociaux — en ouvrant les portes de sa maison aux visiteurs. Une maison qui a gardé entier son cachet traditionnel.

Une photo du village prise par Mohamed Arezki Himeur.

Aujourd’hui, Na Tassadit (Na, diminutif de Nanna, qui signifie grande sœur) est accablée. Elle assiste, la mort dans l’âme, à l’agonie de son village. « Excusez-moi, je ne peux vous servir de guide pour visiter le village, ou ce qui en reste. Je suis non-voyante, maintenant. » Comme toujours, sa modeste demeure, merveilleusement décoré d’une multitude de poteries et objets traditionnels, reste ouverte aux visiteurs.

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